Vous avez acheté un appareil. Il fonctionne.
Puis, un jour, la société qui l’a fabriqué décide d’arrêter un serveur, un service ou une application dont il dépend. L’appareil est toujours là. Il n’est pas cassé. Mais certaines de ses fonctions disparaissent, parfois définitivement.
On vous explique que le service arrive en fin de vie. On vous propose éventuellement une alternative. Et parfois, on vous invite surtout à acheter le modèle suivant.
C’est l’une des formes de l’obsolescence logicielle. Et elle devient un problème de plus en plus concret.
Trois exemples récents, trois leçons
Spotify : le Car Thing devient un morceau de plastique
Lancé en 2022, le Car Thing de Spotify était un petit appareil destiné à contrôler la musique dans une voiture.
Spotify a décidé d’arrêter son fonctionnement en décembre 2024. L’entreprise a demandé aux utilisateurs de mettre l’appareil au rebut selon les règles locales de traitement des déchets électroniques.
Un appareil physiquement intact, devenu inutilisable parce que son fabricant avait décidé d’arrêter le service dont il dépendait.
Spotify avait initialement annoncé la fin du produit sans prévoir de remboursement général, avant de proposer finalement des remboursements à certains clients concernés.
Le problème est là : ce n’est pas une panne. C’est une décision.
Bose : quand le cloud disparaît, le produit perd une partie de ses fonctions
Les enceintes SoundTouch de Bose sont commercialisées depuis 2013.
Le 6 mai 2026, Bose a arrêté son service cloud SoundTouch. Plusieurs fonctions ont disparu, notamment la navigation et la lecture des services musicaux directement depuis l’application SoundTouch.
Mais le cas Bose est aussi intéressant pour une autre raison : les enceintes ne sont pas devenues totalement inutilisables.
Bose a maintenu certaines fonctions locales. Il reste notamment possible d’utiliser les appareils via Bluetooth, AirPlay, Spotify Connect ou une entrée AUX. L’entreprise a également rendu disponibles ses spécifications techniques pour les développeurs indépendants.
C’est une différence essentielle.
Un fabricant peut arrêter un service sans nécessairement condamner le matériel.
La question devient alors : pourquoi cette possibilité n’est-elle pas la règle ?
Revolv : le produit qui s’arrête parce que son fabricant le décide
Le boîtier domotique Revolv était vendu environ 300 dollars et permettait de contrôler différents équipements d’une maison connectée.
Après son rachat par Nest, filiale de Google, le service a été définitivement arrêté le 15 mai 2016.
Les appareils étaient toujours physiquement présents chez leurs propriétaires.
Mais sans le service distant, ils ont perdu leur raison d’être.
Revolv annonçait lui-même que son application et son hub ne fonctionneraient plus.
Encore une fois : pas de panne matérielle. Pas d’usure. Une décision commerciale.
Quand même un vélo peut dépendre d’un serveur
Le cas VanMoof montre que le problème ne concerne pas seulement les enceintes ou les petits appareils électroniques.
Les vélos électriques de la marque néerlandaise reposaient sur des services numériques et des clés de chiffrement nécessaires à certaines fonctions.
Lorsque VanMoof a fait faillite en 2023, la disparition de ces services a fait craindre aux propriétaires de perdre l’accès à certaines fonctions essentielles de leur vélo.
La communauté d’utilisateurs et des développeurs indépendants ont dû chercher des solutions pour préserver l’utilisation des vélos.
Voilà le paradoxe du produit connecté : vous pouvez posséder physiquement l’objet sans réellement maîtriser les conditions de son fonctionnement.
Les jeux vidéo montrent où nous allons
Le jeu vidéo pousse cette logique encore plus loin.
En janvier 2024, Ubisoft a fermé les services en ligne de plusieurs jeux. Certaines fonctions ont disparu alors même que les jeux restaient installés sur les machines des joueurs.
Ubisoft avait annoncé la fermeture de services en ligne pour plusieurs titres, dont Assassin’s Creed II, Assassin’s Creed Brotherhood, Splinter Cell: Conviction et R.U.S.E.. L’entreprise précisait toutefois que les jeux resteraient jouables et que seules certaines fonctionnalités en ligne seraient affectées.
Voir l’annonce officielle d’Ubisoft
Le phénomène est devenu courant : un serveur ferme, et une partie du produit disparaît avec lui.
Mais 2026 marque une nouvelle étape.
Sony : quand un contenu acheté disparaît
Le 1er septembre 2026, 551 films et séries StudioCanal doivent disparaître des bibliothèques vidéo PlayStation de certains utilisateurs européens, en raison de l’expiration d’accords de licence.
Parmi les contenus concernés figurent notamment Terminator 2, Apocalypse Now, Rambo, La Cité de la peur ou encore Les Bronzés.
Des contenus que des utilisateurs avaient pourtant payés et qu’ils pouvaient considérer comme faisant partie de leur bibliothèque.
Le problème dépasse donc largement la question du jeu vidéo.
Des consommateurs peuvent payer pour accéder à un contenu présenté comme un achat. Pourtant, cet accès peut disparaître lorsque le contrat entre deux entreprises arrive à son terme.
Cela pose une question simple : qu’avons-nous réellement acheté ?
Sony : la fin annoncée du disque physique
Le mouvement ne s’arrête pas là.
Sony a annoncé qu’à partir de janvier 2028, la production de disques physiques pour les nouveaux jeux PlayStation sera arrêtée.
Les nouveaux jeux seront alors disponibles uniquement au format numérique. Sony précise que cette décision ne concerne pas les jeux déjà sortis ou qui continueront à sortir sur disque avant janvier 2028.
Voir l’annonce officielle de Sony / PlayStation
Cela signifie progressivement la disparition de plusieurs possibilités liées à l’achat physique :
- prêter un jeu
- revendre son exemplaire
- acheter d’occasion
- conserver durablement son exemplaire indépendamment d’une plateforme
- utiliser le produit sans dépendre entièrement d’un compte ou d’un service distant
Le numérique n’est évidemment pas mauvais en soi. Mais il change profondément la relation entre acheter et posséder.
Avec un objet physique, le fabricant ne peut généralement pas décider à distance de son retrait.
Avec un produit numérique ou connecté, il peut parfois contrôler l’accès au logiciel, aux serveurs, aux mises à jour et aux licences.
C’est un changement considérable.
Ce n’est pas un accident. C’est un changement de modèle.
L’obsolescence logicielle n’est pas nécessairement une panne.
Un appareil peut être parfaitement fonctionnel sur le plan matériel et perdre pourtant une partie de sa valeur parce que le fabricant arrête le logiciel, le serveur ou le service nécessaire à son utilisation.
C’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à combattre.
Le fabricant maîtrise le logiciel.
Il maîtrise souvent le serveur.
Il maîtrise les mises à jour.
Et il fixe les conditions d’utilisation.
Le consommateur, lui, a payé.
La France connait pourtant déjà le problème
Il serait faux de dire que la France n’a rien fait. La loi française reconnait et sanctionne l’obsolescence programmée, et le cadre législatif a également intégré la question de l’obsolescence logicielle.
Surtout, le sujet n’est pas nouveau.
Le Conseil général de l’économie a consacré un rapport spécifique à l’obsolescence logicielle. Ce rapport étudiait déjà les conséquences du phénomène et différentes pistes permettant de prolonger la durée de vie des équipements numériques.
Consulter le rapport du Conseil général de l’économie sur l’obsolescence logicielle
Le sujet n’est donc pas nouveau. Le problème, c’est ce qui vient après.
Entre identifier un problème et donner de nouveaux droits aux consommateurs, il y a encore un fossé.
Ce que la loi devrait garantir
Aujourd’hui, le droit français et européen encadre déjà certains aspects des produits numériques.
Mais il reste des situations dans lesquelles un consommateur peut acheter un appareil dont une partie essentielle du fonctionnement dépend d’un service contrôlé par son fabricant, sans disposer d’une garantie générale lui assurant que ce service sera maintenu pendant une durée suffisamment longue.
C’est là que le droit doit progresser.
1. Une durée minimale de support clairement annoncée
Lorsqu’un consommateur achète un objet connecté, il devrait savoir combien de temps son fabricant s’engage à assurer les mises à jour et les services indispensables à son fonctionnement.
Cette information devrait être visible avant l’achat, et non enfouie dans les conditions générales.
2. Ne pas condamner le matériel lorsque le service s’arrête
Lorsqu’un fabricant abandonne un service en ligne, il devrait, lorsque cela est techniquement possible, permettre au produit de continuer à fonctionner localement.
Arrêter un serveur ne devrait pas automatiquement signifier jeter un appareil.
Et lorsque le fonctionnement local est impossible, le consommateur devrait pouvoir bénéficier d’une solution de remplacement ou d’une compensation adaptée.
3. Donner une seconde vie aux logiciels abandonnés
Lorsqu’un fabricant décide définitivement d’abandonner un logiciel indispensable à un appareil, il devrait être possible, dans certaines conditions, de transmettre la documentation technique ou les interfaces nécessaires afin que des tiers puissent prolonger la vie du produit.
Bose montre qu’une autre voie est possible : l’ouverture de ses spécifications techniques permet à la communauté de développer des solutions après l’arrêt du service officiel.
Ce qui est techniquement possible dans certains cas devrait pouvoir devenir une exigence lorsque l’enjeu est de préserver un matériel encore fonctionnel.
Le problème n’est pas la technologie. C’est le pouvoir.
Il ne s’agit pas d’être contre les objets connectés.
Il ne s’agit pas non plus de refuser le numérique.
Il s’agit de savoir qui décide de la durée de vie d’un produit que nous avons payé.
Un appareil que l’on peut réparer et conserver, c’est moins de matières premières extraites, moins d’énergie consommée et moins de déchets.
C’est aussi du pouvoir d’achat préservé. Mais surtout, c’est une question de droits.
Le législateur connait le problème. Il doit maintenant agir.
Il serait trop facile de renvoyer toute la responsabilité au consommateur.
« Vérifiez les conditions avant d’acheter. »
« Choisissez un produit qui fonctionne hors ligne. »
« Regardez combien de temps le fabricant assure les mises à jour. »
Ces conseils sont utiles.
Mais ils ne peuvent pas constituer une politique publique.
Un consommateur seul ne peut pas négocier avec une multinationale qui contrôle les serveurs, le logiciel, les mises à jour et les conditions d’utilisation.
C’est précisément pour cela que la loi existe.
Le problème de l’obsolescence logicielle est documenté depuis plusieurs années. Le Gouvernement l’a étudié. Des propositions ont été formulées. Le Parlement a déjà été saisi du sujet.
Mais les protections restent insuffisantes face à l’évolution extrêmement rapide des pratiques numériques.
Pendant que les entreprises avancent, le droit court derrière.
Comme trop souvent dans le numérique, le législateur attend que les problèmes deviennent massifs avant de fixer les règles.
Il ne devrait pas être nécessaire d’attendre que des millions de consommateurs aient perdu l’usage d’un appareil, d’un logiciel ou d’un contenu acheté pour intervenir.
Nous devons passer d’un droit qui constate l’obsolescence à un droit qui garantit la durée d’usage.
Parce qu’au fond, la question est simple :
Quand nous achetons un objet, devons-nous accepter qu’une entreprise puisse décider seule du jour où nous n’en serons plus maîtres ?
Aujourd’hui, la réponse est encore trop souvent oui.
Il est temps que le droit rattrape la technologie.

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