Invitée de Thomas Snégaroff dans « Questions du soir » sur France Culture début septembre, la géographe Magali Reghezza-Zitt est venue parler de son livre Bienvenue en 2055. Un ouvrage qu’elle présente non comme de la science-fiction mais comme une fiction scientifique, un futur possible ni utopique ni dystopique, où la France aurait atteint la neutralité carbone et stabilisé le réchauffement autour de 2°C. Le passage lu en ouverture de l’émission, avec ses 50°C à l’ombre et son air de sèche-cheveux, décrit ce 2055 imaginé. Mais très vite, l’entretien bascule au présent. Sommes-nous déjà en train de vivre ce que le livre annonçait ? Sa réponse tient en trois mots : nous y sommes.
Un été qui n’a rien d’une surprise
L’été 2026 restera dans les annales. Le 21 juin, Météo-France plaçait 35 départements en vigilance rouge canicule et 45 autres en orange, en prévenant qu’il ne s’agissait plus d’un pic de températures mais d’une situation durable ; trois jours plus tard, la France connaissait la journée la plus chaude jamais enregistrée. Sécheresse inédite, feux hors norme, canicule marine, une tornade dans l’Aude qui a sidéré jusqu’aux chasseurs d’orages américains : la liste des records est longue.
Pour Reghezza-Zitt, rien de tout cela n’est surprenant pour un scientifique. Un tel été est exceptionnel au regard du climat actuel, mais il était prévisible et correspond aux projections. Elle refuse d’ailleurs le mot « accélération », employé partout et jusque dans la bouche d’Emmanuel Macron. Le réchauffement n’emballe pas tout seul : il suit l’intensification de nos émissions. Plus on ajoute de CO2, plus la température monte, et le jour où l’on arrête, cela s’arrête presque aussitôt. Ce qui explose, en revanche, ce sont les impacts, disproportionnés à chaque fraction de degré gagnée.
La France chauffe plus vite que la moyenne
Un point qu’elle martèle, et que confirment les sources officielles : pour des raisons physiques, le réchauffement est plus rapide en Europe qu’au niveau mondial. Les continents chauffent plus vite que les océans, et la France se situe au-dessus de la moyenne. L’État a d’ailleurs inscrit dans le Code de l’environnement une trajectoire de référence, la TRACC, qui sert désormais de socle à l’adaptation. Elle table sur un réchauffement de 2°C en 2030, 2,7°C en 2050 et 4°C en 2100 pour la France métropolitaine, par rapport à l’ère préindustrielle. Autrement dit, le chiffre de 2,7°C en 2050 que cite l’invitée n’est pas une prévision militante : c’est la référence administrative française. À noter tout de même : d’après le ministère de la Transition écologique, la température moyenne en France dépassait en 2023 de 1,7°C le niveau préindustriel, quand la moyenne mondiale se situait à 1,48°C selon Copernicus ; des valeurs un peu en deçà de celles avancées à l’antenne.
La dette carbone
Sa métaphore la plus efficace, filée tout l’entretien, est celle de la dette. Nous émettons plus de carbone que les mécanismes naturels ne peuvent en absorber : un déficit, exactement comme le déficit public. On vit à découvert, le stock s’accumule, et on ne le rembourse pas. Ce qui pèse, ce sont les intérêts : événements extrêmes amplifiés, glaciers qui fondent, moustiques et virus qui remontent vers le nord, fruits et légumes plus chers parce que l’agriculture reste accrochée aux énergies fossiles. Comme pour la dette publique, plus le stock grossit, plus la charge s’alourdit vite. La comparaison a ses limites, mais elle a le mérite de rendre tangible un mécanisme d’accumulation.
Les petits gestes et l’injustice climatique
Sur les gestes individuels, elle est nette. Le tri, l’avion en moins, le colibri qui fait sa part : ces gestes existent, mais ils produisent un effet rebond et, surtout, masquent le problème structurel. La vraie question n’est pas de vouloir changer, c’est de pouvoir changer. Or plus la crise avance, plus les marges des ménages se réduisent : quand les chocs climatiques se doublent de chocs économiques et sanitaires, les revenus baissent, donc les moyens d’acheter une voiture électrique ou de rénover son logement aussi.
De là une injustice qu’elle décrit sans détour. Ceux qui émettent le moins, souvent par contrainte et faute de pouvoir d’achat, subissent à la fois le choc climatique et les mesures de transition, la taxe carbone frappant surtout les ménages dépendants de la voiture. Ceux qui émettent le plus ont les moyens de climatiser, de partir au frais, et tirent déjà les bénéfices de la transition. Sa formule sur les injonctions à la sobriété : « les gens ont bon dos ». Dans le livre, elle pousse l’idée plus loin en rappelant que la sobriété n’a jamais été synonyme de pauvreté, mais fut au contraire longtemps réservée aux catégories aisées, et que l’assimiler à la privation a servi l’obstruction à la décarbonation.
L’adaptation a des limites
Le mot de l’été, « s’adapter », l’a fait tiquer. Non parce que l’adaptation serait inutile, mais parce qu’on ne s’adapte pas à tout, et que le mythe rassuriste du « on peut s’adapter à tout » est aussi faux que le déni. Elle s’appuie sur une étude récente marquante : publiée dans The Lancet Planetary Health, elle montre que les plus de 60 ans atteignent leurs limites physiologiques à des températures bien plus basses que les jeunes adultes, le corps transpirant moins efficacement avec l’âge. Concrètement, dans un monde réchauffé de seulement 1,5°C, 22% des plus de 60 ans seraient exposés chaque année à au moins un mois de chaleur dangereuse, dite incompensable. À cela s’ajoutent les infrastructures qui lâchent, rails et sous-sols surchauffés, et une biodiversité qui ne suit pas : un écosystème ne met pas un ventilateur. Des arbres plantés avec des essences pourtant adaptées sont morts cet été, parce qu’il faut des décennies pour faire une forêt et ses services écosystémiques, à commencer par l’absorption du carbone. Sa conclusion : sans mener de front atténuation et adaptation, il n’y aura pas d’adaptation possible.
Total, la Chine et la question démocratique
L’émission diffuse un extrait de Patrick Pouyanné. Sur France Inter le 29 août, le PDG de TotalEnergies a affirmé avoir réduit de plus de moitié ses investissements dans les hydrocarbures depuis 2015 pour faire de la place aux énergies décarbonées, tout en défendant le maintien du plafond sur les carburants. Reghezza-Zitt renvoie ce discours à ce qu’elle nomme l’obstruction climatique. Le contexte mérite d’être posé : le groupe investit encore environ 12 milliards d’euros par an dans le pétrole et le gaz, contre 5 milliards dans l’électricité et 1 milliard dans les molécules bas-carbone, et continue d’ouvrir de nouveaux puits, comme au Congo où il a engagé 500 millions de dollars d’exploration offshore. La réduction est donc réelle, mais le socle fossile reste massif.
Face à la Chine, que Snégaroff cite en exemple, elle refuse le fantasme d’une transition qui n’irait qu’avec l’autoritarisme. La démocratie reste selon elle le moins mauvais des régimes, et nous avons encore la chance de choisir plutôt que de subir. Le rapport de force industriel, lui, est déjà là : la Chine concentre plus de la moitié des ventes mondiales de voitures électriques, où l’électrique coûte désormais moins cher que l’essence, et sa part y atteindrait 76% en 2030. Qui bâtit sa puissance sur la transition prend de l’avance. Qui la refuse la subira autrement.
Des solutions qui existent
Malgré ce constat sombre, elle refuse le vocabulaire du sacrifice. Les solutions existent, sont évaluées, finançables, et répondent en même temps à d’autres problèmes : école, travail, réindustrialisation, logement, santé. Ce ne sont pas les scientifiques qui trancheront les arbitrages budgétaires, qui relèvent de choix de valeurs, mais le devoir du politique est de construire des projets réalistes et financés à partir de ce que l’on sait déjà.
C’est la thèse du livre, plutôt bien reçu, même si tout n’y est pas parfait : certains lecteurs saluent une anticipation documentée, d’autres regrettent que l’enchaînement très technique des solutions finisse par ressembler à un catalogue. Le futur décarboné de Bienvenue en 2055 reste possible, à une condition qu’elle répète : en faire un choix de société, pas une punition.
Source : « Questions du soir : l’idée », France Culture, épisode « Climat : a-t-on encore des raisons d’espérer ? », présenté par Thomas Snégaroff, avec Magali Reghezza-Zitt pour Bienvenue en 2055. Dans un monde neutre en carbone (Seuil, 2026).
Une caricature des petits gestes et de l’individu

Laisser un commentaire